jeudi 25 septembre 2014

Taxidermie

 Paru initialement dans le numéro 13 de la revue l'Ampoule , revue électronique publiée par les éditions de l'Abat- Jour.

 
Victor s’était réveillé en sursaut et retourné brusquement. Une femme se dressait devant lui, un couteau de cuisine à la main. Elle était nue. Elle le frappa. Il n’eut pas le temps d’éviter le coup, la lame s’enfonça dans l’abdomen juste en dessous de la côte droite. Il poussa un cri et se réveilla en sursaut. Réellement cette fois. Il était dans son lit, tremblant. Une sueur froide et acide imprégnait les draps. En général le détail de ses rêves se dissipait dès qu’il s’y attardait un peu. Puis tout s’évanouissait. Cette fois le souvenir restait vivace. Plus encore, lorsqu’il fermait les yeux, il pouvait se repasser la scène indéfiniment, comme on se repasse un film sur son téléviseur. Et malgré le choc qu’elle lui avait causé, il s’y replongea. À plusieurs reprises. Il observa avec attention la femme au couteau. Elle était jeune. Sa peau ressemblait à un patchwork dont les morceaux étaient assemblés par des coutures grossières. La plus longue partait du haut du corps et descendait jusqu'au sexe. D’autres faisaient le tour des cuisses, des épaules, du cou, des seins. Malgré cela, elle était belle. Belle à pleurer. Un sentiment de malaise s’empara de lui. Ce rêve semblait être la transposition perverse de son activité. Depuis plusieurs années, il s’était éloigné du simple métier de taxidermiste et utilisait les techniques traditionnelles pour produire des spécimens d’animaux hybrides, tirés de la mythologie ou de sa propre imagination. Il se désignait lui-même, un peu par provocation, comme un artiste-empailleur. Les mânes des grands anciens de la maison Rowland Ward lui avaient-ils envoyé ce rêve pour lui faire comprendre toute l’horreur que sa nouvelle pratique leur inspirait ?
Le malaise ne le quitta pas de la journée. Le soir venu, il s’endormit avec un mélange d’appréhension et d’impatience. Et le rêve se répéta. Et encore les nuits suivantes. Il recommençait, toujours plus long, toujours plus précis, se terminant toujours par la même scène, la femme nue lui plantant son couteau juste en dessous de la côte droite. L’histoire prenait forme. Ce fut bientôt un vrai film d’horreur que Victor put visionner au matin. Un film d’horreur dont il était le personnage principal. Le tueur psychopathe. Dans ce film, il cherchait à fabriquer une femme. Une femme physiquement parfaite. De longues jambes, des fesses bombées, une taille fine, des seins fermes, un visage d’ange. Il l’assemblait par petits morceaux qu’il prélevait sur d’autres femmes. Il l’avait appelée « la nouvelle Ève ». Cela le fit rire car il s’appelait Victor Adam.

Dans son métier d’empailleur, la tête était la partie du corps la plus délicate à manipuler. Apparemment son moi psychopathe avait réussi à régler le problème de la conservation d’un certain nombre d’éléments, comme les yeux, les cheveux, la langue et toutes ces choses dont l’absence peut transformer le plus beau des visages en une face monstrueuse et grotesque. Il essaya d’en savoir plus sur le procédé mais sans succès. Sa curiosité devenait de plus en plus insatiable. Il se surprit à rechercher, dans les vieux traités poussiéreux en sa possession, la meilleure façon de camoufler les coutures. Il s’intéressa également aux expériences de rêve lucide et il finit par en maîtriser la technique. Il pouvait maintenant profiter de ses rêves, en direct. C’était encore mieux que les réminiscences du matin, aussi réalistes fussent-elles.
Chaque nuit Victor se vautrait dans l’horreur. Il choisissait avec minutie les femmes dont il avait besoin. Il avait l’œil. Il savait évaluer. Il les trouvait dans les bars ou les discothèques. Il les suivait dans les ruelles désertes. Il les égorgeait. Il les dépiautait avec précaution, mettant dans ce travail tout son savoir-faire. Il pouvait à présent prendre quelques initiatives et il ne s’en privait pas. Le travail du psychopathe s’améliorait au contact d’un vrai professionnel. Mais la trame du scénario semblait écrite d’avance. Et toujours à la fin le rêve reprenait son cours fantasque, et cette scène qui surgissait : la femme nue lui plantait son couteau sous la côte droite.
Mais quelque chose le troublait. Chaque nuit il recommençait son projet, mettait de côté les pièces les plus intéressantes, commençait à les assembler. La femme prenait forme mais jamais, dans aucune de ses aventures oniriques, il n’avait réussi à la terminer. Le visage d’ange de la femme au couteau, jamais il ne l’avait rencontré dans ses chasses nocturnes. D’où venait-il ?
La frustration montait. Victor voulait à tout prix achever son chef-d’œuvre. La nouvelle Ève. De toute sa vie de créateur, il n’avait jamais senti une telle force le pousser en avant. Il avait réussi à terminer le corps, un corps parfait, mais le rêve tournait en rond. Il lui fallait trouver ailleurs le visage idéal qui le parachèverait. Le visage d’ange de la femme au couteau. Il devait quitter le domaine du rêve.
Victor prit alors conscience de quelque chose. Quelque chose qu’au fond de lui il avait toujours su. Le couronnement de son travail d’artiste, de son travail de taxidermiste serait la réalisation d’un vrai spécimen humain : la femme idéale. À cette pensée, une violente nausée le saisit. Il dut s’étendre un instant. Nom de Dieu ! De quoi parlait-il ? De meurtre ! De vraies femmes, de vrai sang, de vraies vies. Nom de Dieu ? Mais oui ! Et si ce rêve lui avait été envoyé par le Seigneur Lui-même ! Il n’avait jamais été très religieux mais la spiritualité ne lui était pas étrangère. Ses recherches sur les animaux hybrides en étaient la preuve. Il était lui aussi un créateur. Il resta allongé la journée entière. À réfléchir. L’idée même de commettre un meurtre lui était insupportable. Alors, cette boucherie ! Bien sûr, tous ces gestes, il les avait commis dans son rêve. Mais du rêve à la réalité ! Ce lieu commun qu’il avait toujours détesté était cette fois bien adapté à la situation. Bizarrement, cette nuit-là, Victor ne rêva pas. Ou du moins il n’en garda aucun souvenir. Il passa les journées suivantes à arpenter la ville, dévisageant toutes les femmes qu’il rencontrait. Parfois, il en suivait une qu’il trouvait particulièrement belle. Juste pour voir. Tester son désir. Comme dans son rêve, il passa ses soirées dans les cafés et les boîtes de nuit. Il restait solitaire. Il n’avait jamais possédé les codes de ce genre d’endroit.

Cela dura plusieurs mois. Le taxidermiste avait abandonné toute autre activité. Il mangeait peu. Il ne dormait presque pas. De semaine en semaine, il maigrissait. Ses yeux devenaient rouges à force d’être grands ouverts. Un soir, il suivit une fille à la sortie d’un bar. Elle emprunta une rue déserte. Il se tenait à distance. Il avait maintenant une certaine expérience des filatures. Il se dit à cet instant que c’était le moment ou jamais. Il pressa le couteau au fond de sa poche et repensa à son projet. La fille n’était pas belle mais son corps semblait parfait pour la première étape. Une base qu’il faudrait retravailler, sans doute, mais qu’importe. Il fallait qu’il saute le pas. Soudain elle s’arrêta et se retourna. La peur se lisait dans ses yeux. Victor eut le réflexe de se cacher sous une porte cochère. Il retint son souffle.
— Il y a quelqu’un ?
Elle parlait d’une voix mal assurée. Elle semblait perdue. Elle resta immobile quelques instants, fouillant l’obscurité du regard, puis reprit sa route. Victor la regarda s’éloigner. Lorsqu’il ne la vit plus, il s’appuya contre un mur et se mit à vomir. Il vomit ainsi toute la bile qu’il avait accumulée durant ces derniers mois. À la fin il s’essuya la bouche puis s’adossa contre le mur et se laissa glisser. Il resta un long moment les yeux fermés et lorsqu’il les rouvrit, il la vit, là, debout devant lui. La nouvelle Ève. Elle était nue. Son corps ressemblait à un patchwork dont les morceaux étaient assemblés par des coutures grossières. Elle souriait.
— Qu’est-ce que tu veux à la fin ?
Elle ne répondit pas. Elle continuait de sourire. Un sourire de Joconde dans un visage d’ange exterminateur.
— Mais réponds-moi, merde, qu’est-ce que tu veux ?
Elle inclina légèrement la tête, toujours silencieuse. Alors il comprit. Il sortit le couteau de sa poche. La nouvelle Ève. Bien sûr. Il allait lui donner la vie et pour ça il devait se sacrifier.
Victor Adam pris son couteau, respira un grand coup et enfonça la lame juste en dessous de sa côte droite.

Alors l’Éternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur l'homme, qui s'endormit, et il prit une de ses côtes et referma la chair à sa place.

samedi 15 décembre 2012

Deus est Machina


Paru initialement dans le numéro 6 de la revue l'Ampoule , revue électronique publiée par les éditions de l'Abat- Jour.


Cette invention allait sans doute changer la face du monde. C’est ainsi qu’Ange Staboulov termina son discours devant ce qu'il espérait être l'assemblée constituante du groupe Oniric Base for Neurologic Investigation. Les Compagnons étaient dans la salle, au grand complet, au premier rang desquels, les membres de la troïka : Lucien Schott, André Legoff et Raoul Da Silva. Staboulov était un homme de forte carrure aux sourcils broussailleux. Il se tenait debout face au public, le torse légèrement en avant. Lorsqu’il se tut, il y eut un flottement dans l’assistance. Il sentit que tout se jouait à cet instant. Et il jouait gros, il le savait. C’est la troïka qui impulsait la politique des Compagnons et ça faisait un bail qu’il ne supportait plus leurs manières de snobinards. Il savait également que le rejet est aussi communicatif que l’enthousiasme. Alors il avait pris les dispositions nécessaires. Quelqu’un brisa le silence, un type au fond de la salle qui se mit à applaudir bruyamment. Puis un autre à quelques rangées de là, et quelques autres encore au deuxième rang. Cela se propagea comme un virus qui vous refilerait amour, gloire et beauté. La presque totalité de la salle l’ovationnait. Les Compagnons étaient à lui. Les membres de la troïka n’avaient pas bougé. Ils avaient perdu la partie.

Staboulov savoura ce moment. Il se remémora, sans nostalgie ― ce n’était pas son genre ― mais avec précision, le jour de son initiation. Son entrée dans le cercle très fermé des Compagnons d'Oneiros, quand il avait prononcé d’une voix haute et intelligible les paroles qui devaient l’engager pour le restant de sa vie :
« Je fais mien le credo des Compagnons d’Oneiros.
» À savoir qu’il existe un être supérieur que la tradition nomme le Dieu Oneiros.
» À savoir que ce qu’on nomme la réalité est le produit de l’activité onirique de cet être supérieur.
» À savoir que ce qu’on nomme la réalité est notre réalité.
» À savoir que ce qu’on nomme la réalité peut être transformé par notre action sur l’activité onirique du Dieu Oneiros.
» À savoir que c’est par nos prières et nos offrandes verbales que nous pouvons maintenir ou transformer l’activité onirique du Dieu Oneiros.
» À savoir que la principale mission de la Compagnie d’Oneiros est de témoigner de l’existence du divin rêveur.
» À savoir que les Compagnons ont également pour mission de maintenir et de transformer l’activité onirique divine dans le sens d’un bien pour l’humanité.
» Ainsi va le monde. »

Il repensa aussi à sa rencontre avec celui que tout le monde appelait le docteur Schott. À cette époque, Ange Staboulov s’était passionné pour le gnosticisme. Il avait participé à quelques conférences sur la gnose données par une association rosicrucienne dont il avait oublié le nom. C’est là qu’il avait rencontré Lucien Schott, qui aimait apporter la contradiction à l’intérieur de ce genre d’assemblée.
Quelques mois plus tard, il entrait dans la Compagnie d'Oneiros. Il ne lui fallut pas longtemps pour pénétrer les rouages de l’organisation. Une bonne partie de ses travaux était consacrée à des querelles interminables sur la nature de Dieu. Les séances d’offrandes verbales se résumaient à une lecture à haute voix des grands textes sacrés, du Livre des morts tibétain au Coran en passant par le Mahâbhârata, la Torah ou les Évangiles. Aussi loin qu’il s’en souvienne, il n’avait jamais apprécié ce fonctionnement. Trop de discussions oiseuses et trop peu d’interventions dans l’activité onirique de l’Être Rêveur, comme l’appelait Lucien Schott. Or, il en était persuadé, ce qui lui avait plu dans le culte d’Oneiros, c’était la possibilité laissée à l’humain de participer à la Création.
Bien vite, il proposa que la Compagnie consacre une partie de ses travaux à l’étude du cerveau. Il en avait discuté avec le doc.
― Mais nom de Dieu, Lucien, vos offrandes verbales, c’est juste des zones cérébrales qui se mettent en activité. Imaginez, brancher directement notre cerveau sur l’Être Rêveur...
― Bien sûr, mon petit... mais vos câbles, vous les brancheriez où ?
Le docteur Schott avait réponse à tout. Il avait raison, les mots pouvaient s’envoler vers l’idée de Dieu mais l’influx nerveux nécessitait un destinataire beaucoup plus matériel.

Staboulov avait travaillé sur son projet pendant une décennie et ce soir il l’avait présenté devant ses frères : la machine Oneiros. Dieu s’était fait circuit imprimé. Il se souvenait très précisément de cette partie de son discours :
« Dieu incarné, mes chers compagnons, il y a eu des précédents, n’est-ce pas ? J’ai bien pensé à la procréation assistée mais il me fallait une vierge et de nos jours, vous le savez, c’est chose difficile à trouver. On ne m’appelle pas Ange pour rien et l’esprit saint m’a soufflé la voie à suivre. L’incarnation électronique. La main de Dieu a guidé la mienne et je vous le dis, c’est bien Lui qui se trouve ici devant vous. »
Il avait vu, à cet instant précis, un léger sourire passer sur le visage du docteur Schott Un léger sourire comme un passage de témoin.

samedi 29 octobre 2011

La taverne de la Marine


Un texte déjà ancien , un peu retravaillé pour l'occasion. Un clin d'oeil bien sûr à Patrick Modiano et les prémisses
des chroniques d'Oneiros




Je suis tombé par hasard sur cet article de Libération :
Mort d'un collectionneur. « Grégory Poliakoff, un célèbre collectionneur d'art africain est mort d'une hépatite C dans sa maison de Compiègne. Il y vivait, retiré, depuis le milieu des années 80. Il fut accusé à la fin des années 70 de s'être servi de ses relations au Quai d'Orsay afin d'organiser un trafic d'objets d'art en provenance de plusieurs pays africains.. ».

Suivaient quelques détails biographiques, la date et le lieu de son inhumation.

Ce nom de Poliakoff a fait ressurgir en moi, un passé que je croyais à tout jamais enfoui.
J'ai bien connu cet homme.

Grégory Poliakoff était un vieil ami de mon père, un homme d'une élégance décontractée. Eté comme hiver, il portait une veste de cuir et un pantalon de toile beige. En ce temps là , nous habitions un petit hôtel particulier, pas loin de la cathédrale. « Notre baraque » disait mon père, avec cette pointe d'accent faubourien qu'il affectait parfois.

Poliakoff et lui avaient grandi ensemble. Ils avaient à peine vingt cinq ans lorsqu'ils montèrent une petite affaire d'import-export, le « Comptoir Breton », spécialisée dans le commerce avec l'Afrique. C'est à cette époque que Poliakoff avait commencé à s'intéresser à l'art Africain. Il s'était peu à peu consacré à cette seule passion et avait quitté la société d'import-export en laissant mon père seul aux commandes de l'entreprise.

Mon père ne parlait pas beaucoup de ses affaires. Les seuls indices que nous avions, mon frère et moi, était sa lecture assidue du Nouveau journal et ses coups de téléphone incessant à son associé Charlus l'Africain. Dans leur conversation, revenaient sans cesse, comme échappés de vieux livres de géographie les noms d'anciennes colonies européennes : l'Oubangui-Chari, la Côte de l'Or, le Dahomey, le Tanganyca.

Poliakoff avait quitté la Bretagne et vivait à Paris. Lorsqu'il passait nous voir, il amenait avec lui la « bande des parisiens». Me reviennent à la mémoire les yeux maquillés de kohl de Gina Chevrolet, sa petite amie de l'époque, une ex-mannequin au cheveux blonds et courts, les vestes de velours de Roger Lazareff qui tenait une rubrique gastronomique dans le journal Combat , «Un poseur » disait ma mère, les moustaches tombantes d'Igor Staboulov, le chauffeur de Poliakoff, un bulgare passé à l'ouest dans les années cinquante.

La « bande des parisiens ». Leur présence a illuminé mes dernières années d'enfance. Nous avions table ouverte à la Taverne de la Marine. Le patron, un ami de Lazareff, un gros homme aux cheveux roux et au regard clair, nous réservait la salle du bas. Quelques amis de mon père nous rejoignaient parfois. Ma mère interrogeait Gina sur la vie parisienne. Les hommes parlaient politique. Certains sujets revenaient comme des leitmotivs, des mots qui m'embarquaient dans des aventures exaltantes où Langelot combattait la Ligue Communiste et les six compagnons enquêtaient sur l'affaire des micros du Canard Enchainé. Je me souviens aussi de la démission de Chaban Delmas. "Un coup de ce salaud de Giscard" avait dit Lazareff. Mon frère et moi avions répété en rigolant : "ce salaud de Giscard, ce salaud de Giscard" sous l'oeil furieux de de ma mère.

Nous aimions regarder à travers la large baie vitrée, la place de Bretagne presque déserte. Nous observions les rares passants sur le trottoir et jouions à leur inventer une vie, nous qui n'avions pas commencé la nôtre.

C'est à la Taverne de la Marine que nous avions appris la mort de Georges Pompidou, le 2 Avril 1974. Le patron arriva tout essoufflé et nous annonça la nouvelle. Pendant quelques secondes, le silence s'installa sur notre table. Et en observant le visage de chacun des convives, je sentis confusément que j'assistais ce soir là, à la fin d'une époque.

J'ai refermé le journal et payé mon café.

Grégory Poliakoff. Avait-il seulement existé ou était-il un de ces passants dont j'inventais la vie ? J'étais à deux pas de la place de Bretagne. Les baigneuses colorées ont remplacé les DS noires mais la Taverne de la Marine se dresse toujours à l'angle du Quay St Cyr, telle une balise à laquelle je tente désespérément de me raccrocher.

vendredi 28 octobre 2011

Wall Street Junk Food


C’était l’automne.

Je regardais ma cigarette lentement se consumer au coin d'un vague cendrier d'aluminium tout en mastiquant méticuleusement un hamburger triple suisse. Car voyez-vous, rien de tel qu'un hamburger triple suisse quand crachin et gueule de bois se sont mis dans la tête de vous pourrir votre dimanche.

Deux individus du genre jeune ont posé leur sac à dos dans un coin de la salle et se sont installés à la table voisine. Chaque parcelle de leur corps semblait décliner un seul et même slogan: "Nous sommes les héritiers de la beat génération, petits enfants de Jack Kerouac, fils prodigues des indiens du Lubéron". Voilà ce qu'ils proclamaient haut et fort par tous les pores de leur peau dans ce sanctuaire de la bouffe multinationale. J'appréciai à sa juste mesure cette juvénile provocation lorsqu'un des deux types sortit un journal de sa poche. C'était la "Tribune ", le journal des accrocs du CAC 40, la bible des cadors de la spéculation boursière. Il s'y plongea avec l'avidité d'un énarque préparant la nouvelle loi de finance.

Je me suis tiré sur le champ. Car je vous le dis tout net : non, décidément non, les jeunes hippies néo-libéraux ne sont pas ma tasse de thé. J'ai quand même emporté mon Softy Suprême. Car voyez-vous, rien de tel qu'un Softy Suprême quand les fantômes de la finance vous ricanent à la gueule.

jeudi 27 octobre 2011

La communauté de l'égout

- Bark ! Ici … Couché !

Un terrier à la gueule décavée vint se blottir au pied d’un grand type hirsute qui mâchonnait une Boyard maïs entre ses derniers chicots.

- Qu’est-ce que tu as été foutre dans ce trou? C’est le trou du diable! J’te l’ai déjà dit, maudit cabot.

Pour appuyer sa phrase, il balança un coup de pied dans les côtes de l’animal. Le clébard laissa juste échapper un petit gémissement et baissa la tête en signe de soumission. Le grand type s’assit au bord du trottoir et jeta un coup d’œil un peu inquiet vers le trou d'égout dans lequel son chien avait passé sa maigre tête :

- Putain de cabot.

Bolo sortit silencieusement de sa cachette. A quelques dizaines de mètres, un clodo ronflait sous le porche. Tout contre lui, un chien sommeillait, les oreilles au repos. Ce chien l'inquiétait. Les terriers, et même les bâtards les plus stupides, étaient les ennemis déclarés de la communauté. Celui-là avait reniflé la planque où ils s’étaient installés. Un jour ou l’autre, il faudrait lui régler son compte. Mais pour l’instant il fallait manger. Le sac du clodo le tentait bien. Celui-là savait y faire, il avait toujours un bout de pain ou une tranche de jambon en réserve. Mais le chien veillait et il fallait mieux pour cette nuit se contenter des poubelles. Les humains avaient pris cette sale habitude de planquer leurs détritus dans de gros bacs en plastique. Heureusement dans ce quartier, ils étaient encore quelques uns à balancer leur sacs poubelles n’importe où. Les fines parois de polyéthylène ne résistaient pas longtemps à ses petites dents pointues. Que la fête commence!

Le boyau était humide et puant mais la communauté s’y sentait bien.

Au début de leur aventure, et durant quelques mois, ils avaient erré dans le dédale des égouts de la ville ; une dizaine d’enfants conduits par un adolescent d’environ dix sept ans. Ils avaient dû changer de cachette à plusieurs reprises. Certains des enfants avaient fini par se perdre. Peut-être vivaient-ils actuellement, quelque part dans un autre boyau mais Bolo en doutait. A cette époque, Tom menait la petite troupe. Il était le plus grand et le seul à pouvoir se défendre contre les rats. Bolo était persuadé que sans sa force et son adresse, aucun enfant n’aurait pu résister plus de quelques semaines.

Ca couinait de partout et ça baffrait sec. Tom se goinfrait à s’en faire péter la bedaine. Bolo observait une partie de la progéniture se disputer pour un morceau de saucisson. Katchinka les sépara d’un coup de patte. C’était sa soeur et aussi la mère des douze petits. Il ferma les yeux. Jamais il n’aurait pensé…Il y avait également ses vieux copains, Arno, Toinou et Seamus.

- "Une sacré bande de paternels" , pensa-t-il.

Tom rota et alla s’allonger dans un coin. Il était pâle. Il sortait rarement car sa taille et sa corpulence l’empêchaient de se faufiler par le trou qui débouchait directement sur le caniveau. Pour sortir, il devait remonter tout le boyau jusqu’à une petite échelle en fer qui donnait sur une lourde grille en fonte. C’était dangereux et beaucoup moins discret que le petit passage. Heureusement, Bolo et les autres n’avaient pas grandi. Dans son physique comme dans son esprit, Tom restait le dernier témoin de la vie d’avant. Il regarda tout son petit monde avec tristesse. Il s’en voulait parfois de les avoir entraînés dans cette aventure. Ses lectures lui avaient pourri l’esprit. Ces histoires de phalanstère… Il cracha par terre :

- Foutaise !

Katchinka vint se blottir contre Bolo. Elle n’aimait pas voir Tom s’énerver. Bolo sentit la main fluette de sa sœur se promener sur lui. Il se laissa faire. Les caresses se firent rapidement plus précises. Il sourit. On pouvait compter sur Katchinka pour suivre à la lettre les règles de la communauté. C’est elle qui
choisissait librement son partenaire en veillant à partager équitablement ses faveurs, comme il était écrit dans le code communautaire. Ainsi en avait décidé Tom pour le bien de tous. Et bientôt allait naître un nouveau cycle. Colline, l’aîné de leur fille allait avoir quinze ans. Elle aiderait dorénavant sa mère. Oui, Tom avait bien fait les choses, pensa Bolo, agenouillé derrière Katchinka, une nouvelle partenaire sera la bienvenue.

Dehors le jour n’allait pas tarder à se lever. Le grand type hirsute dormait encore. Son chien ronflait encore plus fort que son maitre. Bolo s’allongea contre le flanc de Katchinka. « Il faudra un jour lui régler son compte à ce sale clébard » pensa-t-il avant de s’endormir.

A l’abri dans l’obscurité de sa tanière, la petite communauté portait bien haut le drapeau de l’utopie.

L'évangile selon Sidney

C’est Jeanjean qui m’a rappelé cette histoire.

On était accoudés avec les copains au comptoir de la « Cité d’Ys » et la quatrième Coreff avait lancé la conversation. Ils parlaient Jazz. Moi j’aime pas le Jazz, à part le New Orléans. Les copains disent que le New Orléans c’est du Jazz pour ceux qu’aiment pas le Jazz. Du coup leur conversation, je m’en tapais un peu le coquillard. Y’a eu juste deux mots qui m’ont caressé les tympans : « Petite fleur ».

Petite fleur. J’ai atterri aussitôt sur l'île de Corfou . C’était les vacances. Je trainais un peu, surtout la nuit à cause de deux suédoises que j'avais rencontrées sur le camping. Et ce jour-là, j'étais plutôt de sale poil parce que les suédoises s'étaient barrées le matin même avec un groupe d'italiens. Tous ces p'tits branleurs bronzés avec leur Piaggo Liberty et leur planche freestyle commençaient à me porter sur le système.

J'avais trouvé refuge dans un Take Away en haut de la colline. Vue sur la mer imprenable, hamburger, frites et ketchup à volonté mais ça ne m'avait pas calmé. J'en étais venu à espérer qu'un raz de marée géant engloutisse tous ces connards, leur bronzage intégral et leurs lunettes Vuarnet. Bref, comme dit ma petite nièce, j'avais un peu la haine.

Pour me calmer, je suis parti me balader dans les collines. Y'avait plein de chouettes villas et un sentier plutôt raide.

L’espérance n’est jamais décue . Ca se dit, paraît-il, quelque part dans les évangiles. Je l’ai eu mon raz de marée, sous la forme d’un petit garçon qui jouait de la clarinette. « Petite fleur » justement. Je regardais ce petit garçon devant sa partition, ce petit garçon qui jouait avec tant d'application et je m'suis senti bien tout à coup.

En repensant à cela, je ne sais pas pourquoi, je me suis mis à gueuler en levant mon verre : « Et bien moi j'vais vous dire une bonne chose... ». Et là ça lui a coupé la chique au Jeanjean. J'en ai profité :
- J'vais vous dire un bonne chose les gars. Moi j'connais pas bien le jazz mais un petit garçon qui joue « petite fleur » à la clarinette, c'est une putain d'averse qui vous lave de toute cette merde.»

Et ça, ça lui en a bouché un coin au JeanJean.

mercredi 26 octobre 2011

Bar rock bordello


Les chœurs acidulés et les tambourins des Mamas et des Papas laissèrent place à la voix rauque et à la guitare torturée du Vaudou Child. Hey Joe, où vas-tu avec ce flingue à la main? Quatre garçons se donnaient des airs de Robert Mc Guinn autour du billard 8 pools. Ils portaient des chemises cachemires et des vestes à franges.
J’étais assis au fond de ce café de la rue de la soif et les regardais comme je regardais le jukebox box clinquant, appréciant la facture et la justesse des détails. C’était mon anniversaire. Pas de quoi pavoiser ni afficher le chiffre des unités. La quarantaine suffisait.

Ça et là, des groupes de jeunes gens à rouflaquettes et de jeunes filles aux cheveux longs et raides s'agglutinaient autours de tables ovoïdes aux couleurs criardes. Ils parlaient musique apparemment. Certains se risquaient à citer Andy Warhol. L'orange et le mauve dominaient. La serveuse, un clone d'Anita Pallenberg, rappliqua, le sourire en bandoulière et la mini jupe plutôt mini. Elle repartit avec la commande, ondulant des hanches et fredonnant Lady Jane. La guerre du rock anglais et du rock américain n’aurait pas lieu ici. L’ambiance était parfaite.

Dans un coin de la salle, près du comptoir, une fille se leva. Elle entama un speech sur le soutien de la jeunesse française au juste combat contre la guerre du Vietnam. Elle dénonça la politique belliciste du président Lyndon Baines Johnson. Merde. Ils avaient pas lésiné sur les moyens. Un chouette cadeau pour mon anniversaire. Une soirée de septembre 68.

La serveuse revint avec une Margarita puis s’assit à ma table. Son service se terminait. J’étais son seul client. Bien sûr. Le café était bondé mais tous ces gens étaient des figurants. Des professionnels qui n’avaient laissé échapper aucun anachronisme.

Un putain de concept que ce bar à remonter le temps. Bernard m’en avait parlé il y avait environ six mois. J'étais son premier client. J'essuyais les plâtres. Je regardais le visage transparent d'Anita Pallenberg : c'était le cadeau personnel de Bernard. Je me suis demandé un instant s'il allait développer cet aspect du projet. Le bar à remonter le temps deviendrait-il la déclinaison branchée du bar à pute. Je me dis qu'il y avait de toute façon pire manière de jouer les rats de laboratoire.

Oui, tout était pour le mieux. Même si le XXI ème siècle s'annonçait bégayant, même si nous n'avions plus rien à dire. Ou peut-être juste ceci : un putain de concept que ce bar à remonter le temps.