jeudi 27 octobre 2011

L'évangile selon Sidney

C’est Jeanjean qui m’a rappelé cette histoire.

On était accoudés avec les copains au comptoir de la « Cité d’Ys » et la quatrième Coreff avait lancé la conversation. Ils parlaient Jazz. Moi j’aime pas le Jazz, à part le New Orléans. Les copains disent que le New Orléans c’est du Jazz pour ceux qu’aiment pas le Jazz. Du coup leur conversation, je m’en tapais un peu le coquillard. Y’a eu juste deux mots qui m’ont caressé les tympans : « Petite fleur ».

Petite fleur. J’ai atterri aussitôt sur l'île de Corfou . C’était les vacances. Je trainais un peu, surtout la nuit à cause de deux suédoises que j'avais rencontrées sur le camping. Et ce jour-là, j'étais plutôt de sale poil parce que les suédoises s'étaient barrées le matin même avec un groupe d'italiens. Tous ces p'tits branleurs bronzés avec leur Piaggo Liberty et leur planche freestyle commençaient à me porter sur le système.

J'avais trouvé refuge dans un Take Away en haut de la colline. Vue sur la mer imprenable, hamburger, frites et ketchup à volonté mais ça ne m'avait pas calmé. J'en étais venu à espérer qu'un raz de marée géant engloutisse tous ces connards, leur bronzage intégral et leurs lunettes Vuarnet. Bref, comme dit ma petite nièce, j'avais un peu la haine.

Pour me calmer, je suis parti me balader dans les collines. Y'avait plein de chouettes villas et un sentier plutôt raide.

L’espérance n’est jamais décue . Ca se dit, paraît-il, quelque part dans les évangiles. Je l’ai eu mon raz de marée, sous la forme d’un petit garçon qui jouait de la clarinette. « Petite fleur » justement. Je regardais ce petit garçon devant sa partition, ce petit garçon qui jouait avec tant d'application et je m'suis senti bien tout à coup.

En repensant à cela, je ne sais pas pourquoi, je me suis mis à gueuler en levant mon verre : « Et bien moi j'vais vous dire une bonne chose... ». Et là ça lui a coupé la chique au Jeanjean. J'en ai profité :
- J'vais vous dire un bonne chose les gars. Moi j'connais pas bien le jazz mais un petit garçon qui joue « petite fleur » à la clarinette, c'est une putain d'averse qui vous lave de toute cette merde.»

Et ça, ça lui en a bouché un coin au JeanJean.

mercredi 26 octobre 2011

Bar rock bordello


Les chœurs acidulés et les tambourins des Mamas et des Papas laissèrent place à la voix rauque et à la guitare torturée du Vaudou Child. Hey Joe, où vas-tu avec ce flingue à la main? Quatre garçons se donnaient des airs de Robert Mc Guinn autour du billard 8 pools. Ils portaient des chemises cachemires et des vestes à franges.
J’étais assis au fond de ce café de la rue de la soif et les regardais comme je regardais le jukebox box clinquant, appréciant la facture et la justesse des détails. C’était mon anniversaire. Pas de quoi pavoiser ni afficher le chiffre des unités. La quarantaine suffisait.

Ça et là, des groupes de jeunes gens à rouflaquettes et de jeunes filles aux cheveux longs et raides s'agglutinaient autours de tables ovoïdes aux couleurs criardes. Ils parlaient musique apparemment. Certains se risquaient à citer Andy Warhol. L'orange et le mauve dominaient. La serveuse, un clone d'Anita Pallenberg, rappliqua, le sourire en bandoulière et la mini jupe plutôt mini. Elle repartit avec la commande, ondulant des hanches et fredonnant Lady Jane. La guerre du rock anglais et du rock américain n’aurait pas lieu ici. L’ambiance était parfaite.

Dans un coin de la salle, près du comptoir, une fille se leva. Elle entama un speech sur le soutien de la jeunesse française au juste combat contre la guerre du Vietnam. Elle dénonça la politique belliciste du président Lyndon Baines Johnson. Merde. Ils avaient pas lésiné sur les moyens. Un chouette cadeau pour mon anniversaire. Une soirée de septembre 68.

La serveuse revint avec une Margarita puis s’assit à ma table. Son service se terminait. J’étais son seul client. Bien sûr. Le café était bondé mais tous ces gens étaient des figurants. Des professionnels qui n’avaient laissé échapper aucun anachronisme.

Un putain de concept que ce bar à remonter le temps. Bernard m’en avait parlé il y avait environ six mois. J'étais son premier client. J'essuyais les plâtres. Je regardais le visage transparent d'Anita Pallenberg : c'était le cadeau personnel de Bernard. Je me suis demandé un instant s'il allait développer cet aspect du projet. Le bar à remonter le temps deviendrait-il la déclinaison branchée du bar à pute. Je me dis qu'il y avait de toute façon pire manière de jouer les rats de laboratoire.

Oui, tout était pour le mieux. Même si le XXI ème siècle s'annonçait bégayant, même si nous n'avions plus rien à dire. Ou peut-être juste ceci : un putain de concept que ce bar à remonter le temps.

mardi 25 octobre 2011

Le viel homme et l'amer


Il pleuvait. Le père Gaston marchait, les mains enfoncées dans les poches de son vieux ciré vert. Un ciré un peu miteux qu'il baladait depuis des années. Il faut dire que dans ce foutu pays, ce n'était pas superflu d'avoir un morceau de tissu sur le dos pour vous empêcher de vous mouiller la couenne.
Il avançait, prenant garde aux nombreuses flaques d'eau qui lui barraient le passage. Ses godillots prenaient l'eau par les semelles et il préférait garder ses pieds au sec. Par ce temps, les chaussettes ne séchaient pas facilement et à son âge, un mauvais rhume était vite attrapé. 
Au fond de sa poche, il triturait les trois sous d'argent qu'on lui avait donné à la ville. Il était plutôt satisfait. Les temps étaient durs et les gens n'étaient guère portés sur la générosité. Mendier ne rapportait plus grand chose de nos jours . Heureusement, ce type en noir avec son grand chapeau à large bord lui avait sauvé sa matinée :
- "Pour toi Grand-Père, et fais en bon usage", avait-il murmuré.
Il lui avait glissé dans le creux de la main trois sous d'argent. Sûrement qu'il allait en faire bon usage. Des godillots neufs, un bon ciré, une bouteille de gnôle et il lui resterait encore de quoi faire un bon gueuleton.
Il pensait à tout cela lorsqu'il entendit une voix qui venait apparemment du fond de la rivière. C'était une voix de femme qui appelait :
"Au secours, je vous en supplie, sauvez-moi !"
Il s'approcha de la rive et se pencha. Il aperçut alors, brouillée par les remous, l'image d'une jeune fille blonde tout au fond de l'eau, coincée à l'intérieur d'une nasse de pêcheur.
- "Hélas Mademoiselle, je ne sais pas nager"
La jeune fille continua :
- "Monsieur, je vous en prie , sauvez-moi. Je suis la princesse Nymphéa et je suis prisonnière de cette nasse".
Le père Gaston écarquilla les yeux :
- "Nom de Dieu, c'est y pas possible ; une princesse, là, au milieu de la rivière."
Il leva la tête vers le ciel :
- "Mon Dieu, faites que je rêve pas et donnez-moi une idée pour sauver cette beauté."
Il y eut alors un coup de tonnerre dans le ciel et juste à côté de lui, apparut un petit homme chauve, aux oreilles pointues et à la peau presque transparente :
- "Monseigneur, dit le petit homme, comme s'ils s'étaient connus depuis toujours, donnez-moi un sou d'argent et j'irai délivrer la jeune fille. Je suis bon nageur et je peux rester dix bonnes minutes sous l'eau."
Le mendiant hésita. Un sou d'argent. Bon, il se passerait du gueuleton et du litre de gnôle. Il tendit le sou d'argent au petit homme. Celui-ci le prit et plongea dans la rivière. Il remonta quelques minutes plus tard. La jeune fille n'était pas avec lui. Le vieux mendiant se mit en colère :
- "Qu'as-tu fait, sale petit gnome. Je t'ai donné de l'argent et voici que tu reviens sans avoir accompli ce pourquoi tu avais été payé !".
Le petit homme baissa la tête :
- "Hélas Monseigneur, cette nasse est ensorcelée, seule la pince d'un magicien pourra en venir à bout. J'en connais un qui réside, pas très loin d'ici mais il me faudra un autre sou d'argent. "
Gaston vit ses godillots neufs s'envoler en fumée :
- "Tiens, dit-il voilà ton sou d'argent. mais fais vite".
Le petit gnome partit comme une flèche et revint presque aussi vite avec une énorme pince coupante. Il plongea dans la rivière sans perdre un instant. Le mendiant se pencha , le vit s'approcher de la nasse, en couper trois barreaux et les tordre, formant un passage assez large pour que la jeune fille puisse s'y faufiler. Mais à cet instant, un énorme brochet, surgit d'on ne sait où, barra l'entrée de la nasse. Le petit homme se planta devant lui. Ils restèrent ainsi de longues minutes face à face puis le gnome remonta à la surface :
- " Alors ?" dit le mendiant.
- "Et bien Monseigneur, la jeune fille dans la nasse est la princesse Nymphéa. Son oncle la tient prisonnière car il veut l'écarter du pouvoir. Il ne la libérera que si elle épouse un humain. Ainsi elle ne pourra jamais retourner dans son royaume. Un sou d'argent jeté dans cette eau scellera votre promesse".

Le vieux Gaston sentit son coeur s'emballer. Pour sûr qu'il allait balancer cette foutue pièce dans la rivière. De penser à ses vieilles mains se promener sur la peau fraîche de cette jeune beauté, il eut un début d'érection. Voilà qu'il redevenait le gaillard qu'il avait toujours été au fond de lui-même.

Il jeta le sou d'argent dans la rivière et au même moment le petit homme chauve disparu. A sa place se tenait l'homme en noir qui lui avait donné les trois sous d'argent. Puis, une femme sortit de l'eau. Une vieille femme à la peau ridée, dont le sourire découvrait une bouche où ne subsistait plus que quelques chicots. L'homme en noir s'inclina avec une déférence trop appuyée pour être sincère.
- "Monseigneur, dit-il d'une voix mielleuse, Je suis Ondin, le presque maitre de ces lieux et je vous présente ma nièce, la princesse Nymphéa dont vous serez bientôt l'époux."
Le vieux mendiant blêmit
- "Mais ce n'est pas la jeune fille..."
- "Si fait Monseigneur. Voyez-vous, nous ne choisissons pas l'apparence que nous prenons lorsque nous sommes hors de l'eau. Mais dans l'eau , nous pouvons transformer notre image à notre guise. Cette jeune fille que vous avez vu, c'est ce que vous autres pêcheurs humains, appelez...un appât. En réalité, ma nièce a toujours rêvé d'épouser un humain...".
- "Mais..."
-"Le sou d'argent que vous m'avez donné a scellé votre promesse. Vous devez l'honorer si vous ne voulez pas finir vos jours dans cette nasse que vous avez vu. Et là, croyez moi, personne ne viendra jamais vous délivrer."

Le père Gaston l'eut mauvaise mais il fut obligé d'épouser la princesse Nymphéa qui était aussi méchante qu'elle était laide. Il ne fut pas très heureux et n'eut évidemment jamais d'enfants. Mais depuis il ne manque jamais de rien et passe son temps au bistrot du village.

C'est d'ailleurs à un de ses collègues de boisson qu'il a raconté cette histoire. Qui me l'a racontée. 

Et moi qui n'ai jamais été jeune, et moi qui n'ai jamais croqué la vie, je me promène souvent le long de la rivière en murmurant "Vieille princesse édentée, ma soeur, ma semblable....".